Avez-vous pensé, avant d’être… Charlie

19 Jan

Bon je ne vais pas vous parler de Charlie Hebdo, mais plutôt de la réaction que la grande majorité d’entre vous a eue face à ce triste événement.  À chaque fois que quelque chose en ce genre se produit, je suis toujours surpris par l’ampleur de la mobilisation sur les réseaux sociaux et la facilité avec laquelle un nombre important de gens intelligents s’y joint sans trop y réfléchir.

Ces mobilisations virtuelles sont grandes, car elles sont, d’une part, faciles; mais aussi, car elles répondent à un besoin émotionnel. Ce qui construit en quelque sorte des communautés d’émotion, permettant de partager le sentiment qui nous monte à la gorge lorsqu’auparavant nous regardions seuls la télévision. À cette émotion trop forte devant les événements qui dépassent notre compréhension, amène le désir d’avoir une réponse, le plus rapidement possible. Bon ou mauvais, cela importe peu, pour autant qu’elle puisse nous apaiser.

Dorénavant, la réponse et l’action sont instantanées, en plus d’être entremêlées dans l’émotion.  Tout s’accélère et il faut presque aussi instantanément prendre position, on embarque dans le mouvement ou on le regarde passer.  Une réponse hâtive provient d’une réflexion bâclée. Mais malheureusement, nous possédons un innombrable troupeau de démagogues qui ne savent que cela, dans notre merveilleux monde médiatique.

Ce besoin émotif pour une réponse hâtive génère aussi des émotions, créant un cercle de dépendance, à ces réponses qui ne font que nous rassurer dans notre vision du monde, au lieu de la confronter.  Et comment nous rassure-t-on ? En nous faisant passer pour la victime.  C’est ça le langage de la déraison.  Tout le monde (moi y compris), se réfugie au fond de lui-même avec cette pensée : « je n’ai rien à me reprocher, j’aime ce que je fais et je veux continuer de le faire ».  C’est cette voix qui nous force à agir sans penser aux autres.  Cette même voix que l’on apprend à taire, car elle ne fait que blesser les gens autour de nous. Par contre, la victime peut tout faire au nom de la Justice.  Si par exemple, des étrangers voulaient nous envahir et nous imposer leurs valeurs, nous aurions tous les droits du monde à répondre à cette menace.  N’importe quelle étude sur cette question vous démontrera que cette perception est fausse, ou extrêmement exagérée.  Cependant, ce besoin « d’être une victime » devient plus fort que tout.

Ceux qui prennent alors le devant de la scène sont ceux qui perpétuent l’irraisonnable, le problème, c’est les autres.  Et on entre alors dans l’âge des extrêmes, mais le plus triste est que si auparavant tout cela venait d’un chef, d’un État ou d’un parti tout-puissant qui contrôlait les masses, maintenant les groupes les plus extrémistes ne font que répondre aux besoins de sa base.  Nous avons dorénavant des mouvements sans direction, sans chef, qui semblent être portés par eux-mêmes où s’agencent des gens qui ne veulent pas penser, mais qui se sentent obligés d’avoir une opinion.  On peut être dépassé par un événement, on peut prendre le temps de réfléchir, on peut décider de vouloir en savoir plus sur le sujet.

C’est là que le Marché s’arrête, là où commence le domaine des « intellectuels » et même celui-là devient englouti dans la chasse aux nombres de « clics » et de « followers ».  Le libre marché donne accès à des idées, mais la plupart de celles-ci sont malheureusement sans valeur, elles ne font que perpétuer le culte du faux prophète qui se donne une position en disant aux autres quoi penser.

Aurait-on affiché « je suis Charlie », il y a 10, 15 ou 20 ans ?  Le cri de ralliement d’un si grand mouvement collectif, aurait-il été si individualiste ? « Je suis », à la compassion on a substitué l’identification à la victime.  Au lieu de faire état de la situation et chercher des solutions durables, on veut être assassiné froidement pour avoir déconné un peu trop avec des dessins… Pourquoi vouloir s’enduire du sang encore chaud des employés d’un journal controversé, alors que vous n’avez rien fait de tel lorsque Breivik a assassiné une soixantaine de jeunes militants d’un parti de gauche ?

On pense par effet d’entrainement.   Lorsque le mouvement démarre, il est difficile de l’arrêter, et la mécanique des réseaux sociaux est encore difficile à cerner.  Pourtant, entre deux attentats l’un commis par un cinglé extrême-droite et l’autre un extrémiste musulman, on tend qu’à s’agiter collectivement qu’au dernier… Comme si l’on savait qu’il vaut mieux ne pas trop en faire lorsque le réactionnaire blanc en colère dépasse la limite, mais que tout est permis lorsque le musulman fait exactement le même geste.  Savons-nous en nous même que les terroristes d’Al-Qaida ne sont pas vraiment une menace, pendant que les disciples de l’ordre, de la race et de l’argent nous tiennent déjà par la gorge ?

Je ne vous condamne pas d’avoir suivi le mouvement, mais en le faisait vous avez intégré un discours, des idées que vous allez sûrement défendre dans les mois ou les années qui suivent, jusqu’au jour où un autre événement du genre vous donnera un nouveau programme idéologique qui pourrait même contredire celui que vous avez décidé de défendre aujourd’hui.  Les émotions que génèrent ces mouvements paraissent désormais plus fortes que celles engendrées par la consommation.  Pourtant, l’individu s’il se révolte, s’il agit pour un monde meilleur, semble inexistant.  Il n’est que dans ce message, habituellement nébuleux. À tous ceux qui lance « Je pense, donc je suis Charlie », je dirai plutôt « Je suis Charlie, car j’ai besoin de penser », car j’en suis incapable par moi-même… Et dans ce monde d’hypercommunication du Web 2.0, si tu ne penses pas, tu n’existes pas…  Mais on ne peut pas penser par soi-même, car ce monde ne fonctionne que par l’approbation des autres, de là le besoin de suivre continuellement la parade.

Ce qui est arrivé à Charlie Hebdo, c’est triste, c’est grave, mais je suppose que si on demandait à tous ceux qui ont mis un « je suis Charlie » comme photo de profil, une très grande majorité ne saurait pas quoi vous répondre… Ou du moins, elle répéterait les propos d’un chroniqueur ou d’un animateur de radio.  Nous avons raison d’être tristes, nous avons raison d’être en colère, mais on ne construit pas des politiques, car on est triste ou en colère.

On a besoin collectivement de prendre une petite pause, de boire une tisane et de commencer à réfléchir.  Il faut se parler calmement et analyser ce qui se passe de manière lucide.  Tout intellectuel qui se respecte a le devoir moral de ne pas répondre au chant des sirènes qu’est le jeu du web 2.0. Sinon, tu n’es qu’un faiseur d’opinions, c’est à ne dire rien.  Hier, tu étais Charlie; demain, tu seras autre chose… Au moins, tu auras plein d’amis sur Facebook, tant mieux pour toi… pauvre con !

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